Et alors le vieil homme demanda à Marc et Rei combien de pièces il y avait dans un jeu d'échecs.
- 32 pièces, répondit Marc, presque instantanément.
-16 blanches, 16 noires, ajouta Rei.
Et l'homme les regarda d'un air distrait et dit:
- 34 pièces...
Et il se tut, comme le font ces vieux maitres des temps anciens, juste pour savourer une certaine illusion de sagesse et leur faire sentir une certaine illusion d'ignorance.
Les deux jeunes comprirent assez rapidement le « jeu » et, comme pour lui faire plaisir, lui demandèrent avec des yeux ronds comment ca se fait qu'il leur dise ca.
L'homme, exalté par cet élan de confidence leur dit:
- Vous oubliez les 2 joueurs. Ce sont des pièces comme les autres. C'est vrai que chacun bouge ses propres pièces, mais il bouge indirectement aussi les pièces de l'autre et donc l'autre lui même. Quand un joueur va bouger sa pièce, ceci affecte inévitablement le jeu de l'adversaire. Et donc le premier coup va avoir son impact sur tout le reste des pièces, qu'elles soient humaines ou de bois. C’est ce qu’on appelle l’avantage des blancs car ils ont la chance de dicter le ton dès le premier coup. Mais on se trompe de penser qu'on contrôle ou qu’on manipule seulement nos pièces d'échecs car on contrôle tout ; tout autant que nous sommes contrôlés par ce même tout. On est en même temps manipulateurs et manipulés. Cela va de même pour la vie. On manipule et sommes manipulés par la même essence: L'autre. Et prendre conscience de ceci nous montre que beaucoup de choses ne sont que des illusions crées par nous, pour nous-mêmes et pour l’autre; ou des illusions crées par cet autre pour nous, aussi bien que pour lui-même. Car la façon dont on perçoit l’autre affecte nos décisions tout autant, si ce n’est plus parfois, que notre perception de nous-mêmes.
Et le but du jeu n'est atteint que par ceux qui arrivent non seulement à distinguer les illusions qu'ils portent de ce qu'ils sont vraiment ; mais aussi et surtout les illusions que portent ces autres de ce que ces autres sont vraiment.
Il s’arrêta le temps d’un petit sourire: "Comme les illusions des maitres et de leur disciples."
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